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Evreux, Médiapart en fait ses choux gras

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A Evreux, un «shérif» visé par la justice

 PAR  ET MANUEL SANSON (LE POULPE)

La mairie d’Évreux (LR) a promu comme directeur de la sécurité un agent aux méthodes contestées, qui n’est même pas policier. Alors qu'opposition et syndicats de policiers municipaux s’inquiètent du silence des autorités, la justice a ouvert une enquête pour port d’armes illicite.

Parfois, il fait du maintien de l’ordre en manifestation. À d’autres moments, il lui arrive de conduire un véhicule de police ou de prendre part à une rixe avec des habitants. Dans la commune d’Évreux, préfecture de l’Eure, le très volontaire « directeur de la sécurité et de la prévention » ne manque pas d’audace dès qu’il s’agit de faire régner l’ordre.

Ludovic Demée, technicien territorial de 44 ans, n’a pas de diplôme de policier. Mais depuis septembre 2017 et sa promotion par le maire de droite Guy Lefrand (celui-là même qui appelait en novembre 2018 les « gilets jaunes » à bloquer la préfecture pour se faire entendre), il « coordonne » tous les services de sécurité de la ville, dont la police municipale.

Ce vrai-faux flic, sorte de « Benalla d’Évreux », ainsi que l’a surnommé Eure Infos-La Dépêche, est aujourd’hui dans le viseur de la justice, à la suite d’un signalement de l’Union syndicale professionnelle des policiers municipaux (USPPM), premier représentant de la profession, juste avant l’été 2019.

Estimant plus précautionneux que le dossier soit délocalisé, la procureure d’Évreux, Dominique Puechmaille, s’en est dessaisie en application de l’article 43 du code de procédure pénale. L’affaire a donc atterri, le 23 juillet, sur le bureau du procureur de la République de Rouen par décision de l’avocat général près la cour d’appel de Rouen, Patrice Lemonnier.

Une enquête préliminaire a depuis été confiée au service régional de police judiciaire (SRPJ) de Rouen, visant les infractions éventuelles de « port d’uniforme réglementé par l’autorité publique » et de « port d’armes de catégorie D illicite ».

Pas de quoi inquiéter la municipalité qui, s’estimant dans son bon droit, n’a engagé aucune refonte de ses services. Peu importe les récriminations contre son agent, parfois décrit comme un « shérif » ou un « Rambo », et les craintes que des missions de police soient déléguées à des agents n’en ayant ni la compétence ni la légitimité.

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« L’équipe municipale assume le choix d’avoir fait de la sécurité l’une des priorités du mandat », déclare, bravache, adjoint au maire chargé de la sécurité, Nicolas Gavard-Gongallud (LR), un chasseur proche des ministres Sébastien Lecornu et Bruno Le Maire. Ces dernières années, la municipalité a tout misé sur son « service prévention et sûreté », celui dont est issu Ludovic Demée. En parallèle de la police municipale, ce groupe a connu une croissance fulgurante, jusqu’à atteindre trente-quatre agents cette année (ils étaient à peine quatre en 2013). Des agents ont fleuri partout dans l’agglomération, avec leur uniforme noir et un écusson de la ville (voir la photographie ci-dessous).

Un peu comme des policiers, mais pas tout a fait. « C’est un uniforme fantasque, pas un uniforme réglementé ! », s’agace Bernard Vellutini, chargé du secrétariat juridique de l’USPPM, qui dénonce un mélange des genres dangereux : « Ils portent des bombes lacrymogènes, des gilets tactiques… Les gens pensent avoir affaire à des policiers municipaux. Ils sont dupés. Le monde politique trompe le citoyen. »

« Le service a été détourné de ses missions officielles vers des missions de police hors de tout cadre légal, notamment des contrôles routiers ou des planques devant des commerces […] On nous appelait la BAC », appuie, sous couvert d’anonymat, un ancien agent ayant travaillé sous les ordres de Ludovic Demée.

« Depuis l’arrivée de la droite, ce service a explosé en nombre d’agents. Tout leur est autorisé, tout leur est passé et l’argent coule à flot », dénonce à son tour Timour Veyri, élu PS d’opposition, qui « ne comprend pas que le ministère de l’intérieur ne soit pas encore intervenu ».

« Il n’y a pas de confusion car les missions sont clairement définies », rétorque Nicolas Gavard-Gongallud. Selon le conseil municipal du 18 décembre 2017, le service doit « assurer la sécurisation des manifestations récurrentes à l’échelle du territoire de l’EPN [l’agglomération] et prendre en charge la sécurisation des sites EPN et ZAE [parcs et zones d’activités de l’agglomération] ». Mais la frontière entre « sécurisation » et « sécurité publique » – du ressort exclusif de la police – est parfois mince.

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Stéphane Baki, habitant du quartier populaire de la Madeleine à Evreux, se souvient encore de ce jour de juillet 2016 où il a croisé, avec ses proches, la route de la fine équipe de Ludovic Demée.

Le 10 juillet 2016, plus précisément, soir de la finale de l’Euro de football entre la France et le Portugal.

Une « fan zone » est alors installée par la mairie au stade d’athlétisme Jean-Bouin. Demée et ses gars filtrent les entrées quand s’approche un groupe de supporters, adultes et enfants, maquillage tricolore sur le visage. « Nous sommes entrés par une entrée non autorisée mais tout le monde le faisait », reconnaît Stéphane Baki. Mal lui en a pris : « Ludovic Demée est arrivé comme un militaire pour me bousculer, j’avais pourtant ma fille de trois ans dans mes bras », dénonce-t-il.

S’ensuit une violente altercation. Les enfants hurlent, crient, pleurent. Une soirée inoubliable. « Les gamins ont été traumatisés par cet épisode », regrette Stéphane Baki.

Sollicité par Mediapart, Ludovic Demée n’a pas souhaité répondre à nos questions, renvoyant vers la communication de la ville. Selon le récit de Nicolas Gavard-Gongallud, un « agent de la ville en rappelant les règles a été frappé par ces individus ». Relancé pour qu’il nous précise cette version, il n’a pas voulu nous en dire plus.

Une vidéo des événements que s’est procurée Mediapart ne montre en tout cas rien de tel. On y voit un chahut pas possible, des agents qui ne contrôlent pas la situation, puis Ludovic Demée qui explique avoir fait une « clé de bras » à un habitant pour récupérer la bombe lacrymogène d’un de ses collègues.

 
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Cette séquence a été captée par une caméra-piéton que portait Ludovic Demée ce jour-là, en dépit d’une réglementation stricte en la matière limitant son usage aux forces de l’ordre (depuis février 2019 pour les policiers municipaux). « Ces caméras ont été expérimentées ce soir-là dans un cadre précis : Ludovic Demée l’a utilisée exclusivement sur le site fermé du stade Jean-Bouin et non sur la voie publique », tente de justifier le maire adjoint, Nicolas Gavard-Gongallud.

Comme le montre la vidéo, des agents du service prévention et sureté des risques d’intrusion portaient aussi ce soir-là des bombes incapacitantes de 300 ml, armes catégorisées dont la détention et le port sont là encore (en théorie) réglementés. Dans quel cadre juridique ces agents territoriaux les portaient-ils ? L’adjoint à la sécurité se retranche derrière l’enquête judiciaire en cours pour ne pas répondre.

Ce n’est pas la seule fois où le matériel utilisé pose question. Une photographie exhumée par Eure Infos montre Ludovic Demée chevauchant une moto de la police municipale à l’occasion des Fêtes normandes, les samedi 7 octobre et dimanche 8 octobre 2017. « Il a utilisé cette moto pour nécessité de service »

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explique Nicolas Gavard-Gongallud.Plus grave, lors d’une manifestation des gilets jaunes ayant mal tourné le 26 janvier dernier, une autre photographie montre M. Demée casqué, porteur d’une bombe incapacitante de grande taille ainsi que d’un tonfa fixé à sa jambe droite, une arme dont le port est aussi réglementé. « Oui, il est casqué pour se protéger dans cette situation périlleuse », revendique Nicolas Gavard-Gongallud.

Il s’agissait, selon l’adjoint, de « protéger le centre-ville d’Évreux des casseurs et des violents dans une situation jamais vue »« La présence de M. Demée relève d'une décision de l'autorité municipale. À aucun moment M. Demée n’a été intégré au dispositif de maintien de l'ordre mis en place par la préfecture, que ce soit en amont de la manifestation ou durant celle-ci », précise la préfecture de l’Eure, visiblement soucieuse de prendre ses distances.

Ludovic Demée peut aussi compter sur les deux drones achetés par la commune et l’agglomération en 2015 et 2018 pour environ 65 000 euros, qu’il utilise parfois en relation directe avec les forces de l’ordre.

À ses heures perdues, l’agent multitâche joue aussi au garde du corps de Guy Lefrand (voir photo)« C’est le seul maire de France qui est accompagné partout d’agent en gilets tactiques et oreillette ! […] On est à la limite de la création d'une “police politique” ! », accuse l’opposant Timour Veyri.

« Il n’existe pas de mission de protection rapprochée du maire », conteste Nicolas Gavard-Gongallud. Ce qui n’a pas empêché ce précieux agent de se faire financer par la ville en 2018, dans le cadre de son droit à la formation individuelle, un stage d’une semaine en protection rapprochée.

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Photos et article Médiapart